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Les erreurs stratégiques de la Kabylie

Conférence de Ferhat Mhenni à Munich le 02.05.07

Date : mercredi 11 mars 2009 | Auteur : Lyazid | Rubrique : Conférences

maj : 2009-03-11 12:36:32 | Permalien : http://kabylei.eu/spip.php?article47
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F. Mhenni, L. Abid et M. DjeradaJe ne connais pas vraiment l’Allemagne et l’Allemagne ne connaît pas particulièrement la Kabylie. C’est d’autant plus difficile pour moi de vous brosser un tableau de ma première patrie sans paraître, d’un côté, banal pour les Kabyles présents dans la salle, et de l’autre, trop loin de l’intérêt que pourraient lui manifester les Allemands qui nous font l’amitié de nous écouter.

J’espère que la pertinence de notre exposé n’aura d’égale que la courtoisie avec laquelle vous prenez tous le temps de nous entendre. Nous commencerons par présenter la Kabylie et son peuple avant de nous pencher sur les causes historiques à l’origine des dénis auxquels elle est soumise depuis 1962. La Kabylie est, aujourd’hui, une région d’Algérie située sur la côte centrale de la Méditerranée. Bien que n’ayant pas de tracé géographique précis, elle couvre une superficie approximative de 35 000 km2. Pays de montagnes au climat tempéré, notre région prêterait volontiers au tourisme en raison de la beauté de ses sites côtiers et de ses reliefs, n’eut été l’opposition traditionnelle des autorités algériennes à son développement économique. Elle possède trois grands centres urbains de plus de 100 000 habitants, Vgayet, Tizi-Wezzu et Tuvirett. Son économie est tributaire du peu de plaines dont elle dispose et de l’humeur des dirigeants algériens qui, sans état d’âme, la sabotent depuis au moins 40 ans. La soupape de sécurité contre le chômage a, de tout temps été, l’émigration dont la destination de prédilection est la France, du fait d’un passé colonial qui les aura réunis un siècle durant (1857-1962). Les Kabyles sont des Berbères, comme tous les habitants de l’Afrique du Nord que Hegel proposait de rattacher à l’Europe. Aujourd’hui, ils sont toujours choqués que les Européens leur attribuent des identités dans lesquelles ils refusent de se reconnaître. Ainsi, lorsqu’on les assimile à la « communauté arabe » ou à la « communauté musulmane » les Kabyles contemporains sont révoltés. Ils aspirent à se faire respecter dans leur propre réalité kabyle. Pour nous, l’Europe considère à tort que l’Afrique du Nord est arabe. Même si les États nord-africains s’affirment d’autorité « arabes » pour des raisons de pouvoir et de racisme induits par une aliénation culturelle séculaire, ils n’en sont pas moins, dans leur réalité historique, humaine et culturelle, profondément amazighs (berbères). Ces dernières années, les Kabyles ont aussi pris conscience de leur spécificité vis-à-vis des autres Amazighs, à commencer par celle de la langue qui, tout en étant de même origine que celle de ces Berbères, s’est largement différenciée. Il en est de même sur les plans religieux et culturel. Les Kabyles sont laïcs, contrairement à d’autres peuples berbères, volontiers plus religieux. Pour mieux comprendre cette situation et savoir pourquoi nous en sommes là, faisons un détour par l’Histoire contemporaine. Notre génération, faisant sa relecture des événements à l’origine du cul-de-sac politique dans lequel elle se trouve se rend compte, aujourd’hui, qu’à l’origine, tout commence en 1926 par une grave méprise, une erreur stratégique par laquelle les Kabyles, en tant que peuple, confient leur destin à autrui. La Kabylie est une confédération au moment où la France la colonise en 1857. Son ultime révolte de 1871 se solde par une si sanglante défaite que les élites politiques de l’époque en sont traumatisées, au point de croire impossible la défaite de la puissance coloniale française par les seules forces militaires kabyles. Ils partent alors à la recherche d’alliances avec leur environnement immédiat, autochtone et non kabyle. C’est ainsi qu’en 1926, en rêvant à une large coalition nord-africaine contre l’envahisseur, ils créent un mouvement indépendantiste dénommé « l’Étoile nord-africaine » et portent à sa tête, volontairement, un non kabyle, Messali Hadj. Ce geste dicté par des options stratégiques visant à élargir le Front de libération, mais au prix de leur abandon des leviers de commande de cette organisation à leurs nouveaux amis est le point de départ d’un processus ininterrompu d’erreurs stratégiques, d’automise à l’écart du pouvoir et d’autonégation identitaire que nous commençons à peine à endiguer. Nos grands-parents n’auront pas su concilier leur soif de liberté avec leur devoir de kabylité. Ils sacrifient leur identité et leurs droits sur l’autel de leur rêve du moment, alors que rien ne les y oblige. Les vicissitudes de l’histoire, avec, notamment, la trop lancinante douleur de leur humiliante défaite face à la France, ne leur permet pas d’en percevoir la complémentarité. Nous en payons encore le prix. Les morts de 2001 sont, ainsi, en relation directe avec cette option stratégique de 1926 ; il en est de même de la démarche du FFS et du RCD consistant à être les brillants seconds d’un système politique à l’intérieur duquel, ils n’espèrent, dans le meilleur des cas, qu’au strapontin de minoritaire ? L’aspiration kabyle à la liberté est si puissante qu’une fois canalisée vers l’indépendance de l’Algérie, la Kabylie s’y investit corps et âme, au point d’oublier jusqu’à l’existence d’un peuple kabyle. Sa relation fusionnelle avec l’Algérie aggrave son aliénation identitaire dans un premier temps, et son autodéclassement de pays à région ensuite. Malgré la grave crise politique de 1949 au sein de la seule organisation indépendantiste de l’époque, le Parti du Peuple Algérien (PPA), le Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques (MTLD), et qui aurait dû leur ouvrir les yeux sur un avenir dangereux pour leur identité et leur futur statut de minorité « ethnique » ou « régionale », les Kabyles, trop emportés par leur élan nationaliste oublient de remettre en cause leur démarche et leurs convictions en faveur de l’Algérie. Alors que les arabophones n’hésitent pas l’ombre d’une seconde à saborder le mouvement indépendantiste plutôt que de se risquer à donner naissance à une Algérie « berbère », les Kabyles, eux, préfèrent aller vers une Algérie arabe que de renoncer à l’indépendance de celle-ci. Dur est le réveil en 1963. Au lendemain de l’indépendance algérienne, les Kabyles, à l’image de quelqu’un qui se dégrise, commencent à ouvrir les yeux et perdent un peu de leurs grandes illusions algérianistes. Sous la bannière du Front des forces socialistes de Hocine Ait Ahmed, ils prennent les armes contre le pouvoir arabo-islamiste qui succède au colonialisme français. Trop tard. La Kabylie, déjà trop épuisée par une guerre de libération de plus de sept ans, n’a plus la force de se battre contre une armée fraîchement arrivée de l´autre côté des frontières algériennes où elle n’a jamais engagé de bataille contre les militaires français. Même à ce niveau de prise de conscience de leur monumental fourvoiement politique antérieur, les kabyles sont incapables de formuler une problématique nationaliste qui leur soit propre. L’idéologie, une fois de plus, est à l’origine de leur bégaiement historique. Le Mouvement national qu’ils portent à bout de bras de 1926 à 1962 est, d’un côté, sous-tendu par le centralisme démocratique, caractéristique des mouvements ouvriers européens desquels il s’inspire, et de l’autre, le centralisme jacobin dans lequel ses fondateurs baignent toute leur vie. Là aussi, les concepts et les armes théoriques leur font défaut, ils ne peuvent éviter de se faire avoir de nouveau, craignant d´être taxés de « séparatistes ». Séparatistes, ne le sont-ils pas, de toutes les façons, aux yeux de leurs ennemis ? Poussant l’avantage de sa victoire sur la Kabylie, le pouvoir engage, en vain, dès 1965 une politique d’arabisation des enfants kabyles pour en finir avec le germe de l’irrédentisme identitaire local. Pour s’en protéger, les Kabyles sortent de leur tiroir idéologique le concept d’identité berbère au lieu et place de celui d’identité kabyle qui, elle, du moins croit-on, pourrait être férocement réprimée pour sécessionnisme, y compris en 1980, lors du printemps « berbère ». Dans le sillage de nos aînés, nous sommes, à notre tour, incapables de nous assumer en tant que Kabyles. Le fait de se réclamer de l’amazighité (berbérité) nous permet néanmoins de nous abriter derrière un rideau politique contre notre arabisation, notre dépersonnalisation. Comme à notre habitude, nous nous investissons dans la revendication berbère sans trop regarder dans quelle impasse elle nous engagerait. À ce jour, même après le printemps noir de 2001, on trouve chez la plupart des nôtres la revendication de « la langue amazighe, comme langue nationale et officielle », comme une revendication centrale, sans savoir ce qu’elle induirait pour notre propre avenir, vers quel cul de sac, de nouveau, elle nous mènerait. Le massacre par le pouvoir de 120 jeunes kabyles en avril 2001, lors de ce qu´il convient d´appeler désormais « le printemps noir », voit la réémergence de structures étatiques traditionnelles kabyles : les Archs. Leur texte fondamental, « la plate-forme d’El-Kseur » fait de nouveau l’impasse sur l’existence d’un peuple kabyle y compris après la marche historique du 14 juin 2001 où près de trois millions de Kabyles investirent la capitale Alger. Aucun peuple au monde, hormis le nôtre, n’a fait descendre dans la rue le tiers de sa population. Malgré cela, ce mouvement des Archs s’entête à se présenter comme national et jamais kabyle, régional. Les complexes ont encore la peau dure. Cependant, un début de prise de conscience émerge à travers les 15 points de revendication de cette plate-forme sur la spécificité kabyle. On y remarque, comme un sursaut de l’Histoire pour remettre le fleuve dans son lit quitté pendant 75 ans. En effet, pour une fois, n’y a-t-il pas que des revendications algériennes. On y demande le départ des gendarmes de la Kabylie, ainsi qu’un plan socioéconomique d’urgence pour la région. On y voit même poindre l’ombre d’une revendication autonomiste non explicite à travers celle du « transfert des prérogatives exécutives de l’État aux instances démocratiquement élues » Le mouvement autonomiste naît une semaine avant cette plate-forme d’El-Kseur. Le 5 juin 2001, pour la première fois, nous revendiquons autant l’autonomie régionale que l’existence d’un peuple kabyle ouvrant droit à la reconnaissance officielle par l’État algérien. La double commémoration du printemps berbère de 1980 et du printemps noir 2001 marque en 2007 une rupture dans la stratégie de résistance de la Kabylie depuis 1926. Pour la 1re fois, seul le Mouvement pour l’Autonomie de la Kabylie appelle à marcher pour l’autonomie régionale. Le slogan de tamazight langue nationale et officielle est évacué au profit d’un État régional kabyle. Le flambeau du combat kabyle éclaire enfin un avenir net et clair. Malgré la répression de nos militants, l’assassinat de mon fils, la mise en faillite pour des raisons politiques d’un haut responsable du MAK ; en dépit de la désinformation et de la censure dont nous sommes victimes de la part, y compris d’acteurs et organisations politiques kabyles qui font le jeu du pouvoir, nous avons réussi le tour de force de réorienter le vent de l’Histoire dans le sens de la liberté du peuple kabyle.

Ferhat Mehenni Munich, le 02 mai 2007







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