Vouloir libère
de Lyazid Abid
Malgré une insistance soutenue et ininterrompue à s’affirmer dans l’Algérie postcoloniale, la Kabylie demeure victime d’un abominable déni identitaire.
Bien que pionnière dans la contestation des régimes totalitaires de type soviétique, les fameuses démocraties populaires, la Kabylie peine à concrétiser ses différentes revendications. Sa première rébellion, quelques mois après la proclamation de l’indépendance de l’Algérie, réagissait au coup de force du clan d’Oujda, légitimé par un chef historique particulièrement mis en vedette par les médias français, Ahmed Ben Bella. L’autoritarisme de ce dernier poussa en 1963, un autre chef historique, Hocine Ait Ahmed, à reprendre le maquis dans les montagnes de sa Kabylie natale, en pensant que son exemple allait faire tache d’huile dans les autres régions. Il n’en a rien été. Depuis cette infructueuse tentative, le pays a sombré sous une dictature digne du régime stalinien. Ne pouvant plus supporter cette chape de plomb, la Kabylie, deux décennies plus tard, a ouvertement exprimé son rejet de la politique du parti unique à travers les manifestations du 20 avril 1980 qui enflammèrent toute la région. Dénommée printemps berbère, cette révolte dénonça l’absence de liberté d’expression, la violence culturelle imposée aux Berbères et réclama l’ouverture démocratique. Bien que ces revendications soient antérieures d’une dizaine d’années à la chute du mur de Berlin, elles restent toujours largement insatisfaites. Depuis ce printemps de tous les espoirs, particulièrement celui d’exister en Algérie sans renier sa langue ni culture et sans se taire devant l’injustice, beaucoup de temps s’est écoulé. Car depuis, bien des frontières ont été redessinées. Des pays entiers se sont même faits et défaits. Des régions beaucoup plus petites et moins peuplées que la Kabylie ont vu souvent pacifiquement le jour. D’autres régions ont vu, en toute quiétude, leurs prérogatives régionales élargies et renforcées : la Catalogne, le Québec, l’Écosse etc. La Kabylie, quant à elle, consciente que le temps ne joue pas en sa faveur, attend avec impatience une sortie de crise. Le pourrissement, que le pouvoir entretient si bien, rogne sévèrement son identité et l’enlise progressivement dans un marasme dont elle ne se relèvera pas sans séquelles. Cette désolante situation est aujourd’hui plus qu’alarmante. Elle l’est plus qu’hier, car aujourd’hui ne tolère pas l’immobilisme. Les pays font un effort sans précédant pour se doter de colossaux supports techniques leur permettant d’accroître l’influence et la fluidité de leur culture. De tous les côtés, la concurrence fait rage. En ce 21ième siècle, où le monde évolue à grande vitesse, priver une culture des nouvelles technologies de communication la condamne à une disparition certaine. Il suffit d’un simple regard dans le rétroviseur de l’histoire pour voir qu’hier appartient déjà au vieux monde. Jusqu’ici, aucune autre prouesse technique n’a autant transformé notre planète. Cette mutation généralisée des sociétés que l’on appelle la mondialisation a, malgré son esprit foncièrement mercantile, l’incontestable mérite de rapprocher les peuples aussi lointains soient-ils. Les barrières douanières, les frontières et les différents obstacles administratifs, se sont effondrés emportant dans leur sillage le sacro-saint principe de défense de la souveraineté nationale, permettant aux despotes de mater à huis clos les dissidents. Contrairement aux prévisions des observateurs et analystes qui croyaient que la mondialisation allait entraîner la disparition des cultures régionales, celles-ci se sont paradoxalement raffermies avec beaucoup de vigueur, de dynamisme et une inébranlable volonté d’exister. N’est-ce pas le meilleur moyen de se protéger des méfaits de la mondialisation et d’appréhender de manière sereine l’universalisme ? L’exemple tibétain illustre magistralement cette volonté d’exister. Bien qu’ils ne représentent que 0,5% de la population chinoise, les Tibétains clament haut et fort face à la chine, puissance nucléaire et géant de l’économie mondiale, leur droit à la différence. Le courage des ces moines habillés d’un simple tissu de couleur bordeaux couvrants leur corps frêle dans lequel bout une indéfectible détermination de s’affranchir de la tutelle de Pékin est admirable. Par le passé, il aurait suffi aux dirigeants chinois de faire entendre quelques bruits de bottes de leur si disciplinée armée pour venir à bout des ces moines bouddhistes. Aujourd’hui, la donne a changé. Grâce aux médias et à la facilité de communiquer via le net, des pressions énormes sont exercées sur les autorités chinoises. Ces pressions que j’espère plus fermes, briseront un jour les chaînes de l’oppression et libéreront le Tibet. C’est cela aussi la mondialisation. Il faut y croire. Notre époque permet aux causes injustement opprimées de s’exprimer, de chercher à gagner des sympathisants, de s’organiser sans soucis d’autorisations pour enfin peser politiquement. Nous vivons une époque où aucune censure n’est sérieusement envisageable. En s’appuyant sur les supports techniques existants, si la volonté est de mise, tous les peuples opprimés du monde peuvent se libérer. Il faut simplement oser sa liberté. « Soyez réaliste, demandez l’impossible », disait le mythique combattant de la libertad, Che Guevara. Aussi paradoxal que cela puisse paraître, le Tibet semble s’inspirer de cette déroutante maxime. La volonté, le courage et la sagesse des Tibétains, ainsi que la justesse de leur cause, leur ont rallié toutes les organisations des droits de l’homme qui ne cessent de mobiliser, à travers toute la planète, d’innombrables sympathisants contre la dictature de Pékin. Quelle que soit la durée de ce bras de fer, le Tibet est irréversiblement engagé dans la voie de sa libération. Les Tibétains, dans leur profonde sagesse, ont compris qu’il y a des concessions qu’il ne faut surtout pas faire, quitte à confronter l’omnipotent régime chinois. Nous nous réjouissons de cette attitude et félicitons leur chef spirituel, le Dalaï-lama, d’avoir évité à son peuple le syndrome kabyle qui l’aurait incité à la périlleuse tentative de démocratiser le régime de Pékin avant d’exiger la liberté pour son pays le Tibet. Ayant fait de mauvais choix aux moments cruciaux de son histoire, la Kabylie continue de vivre avec un désagréable et frustrant sentiment de l’inaccompli. On a beau chercher des excuses aux options, à la fois illogiques et déprimantes, de nos leaders politiques, rien n y fait. Aujourd’hui, nous payons chers ces erreurs stratégiques. Les différentes secousses émanant de la Kabylie, qui ébranlent périodiquement le pouvoir central sans résultat tangible, trouvent leur genèse dans la crise dite berbériste de 1949. Alors que les Kabyles étaient largement majoritaires dans le mouvement national, l’intransigeance de Messali Hadj et des Arabophones, qui étaient prêts à aller jusqu’à l’éclatement du mouvement plutôt que de reconnaître l’existence d’une culture berbère, avait poussé des leaders kabyles à faire des concessions stratégiques quant à l’identité future du pays. Piégés par leur patriotisme et aussi peut être par une confiance justifiée à leurs yeux par le nombre des leurs, ils pensaient reposer le problème identitaire une fois l’indépendance acquise. Ils ont tous été écartés un à un de manière humiliante pendant la guerre ou après l’indépendance du pays, lorsque, bien sûr, ils n’ont pas été purement et simplement assassinés. L’Algérie s’est construite dans la négation de l’identité kabyle. Dans le meilleur des cas, le pouvoir concède un strapontin que certains Kabyles ont malheureusement accepté. C’est avec des méthodes méprisantes et autoritaires, datant de l’époque coloniale, que l’Algérie essaie, sans y parvenir, de construire un État-nation. Le modèle choisi, l’État jacobin français, a malheureusement été reproduit par les pays africains après leur accession à l’indépendance, ce qui explique les dramatiques échecs enregistrés un peu partout. Les « État-nations » postcoloniaux africains, héritiers en fait de territoires tracées à la règle par les puissances coloniales sur des cartes de géographie, n’ont pas trouvé la formule qui permettrait de rétablir les équilibres. En Algérie, la situation est encore plus grave : ayant choisi l’arabe moyen-oriental au détriment des langues du pays comme langue fondatrice de l’identité nationale, en falsifiant l’histoire de son peuple, le pouvoir a dangereusement hypothéqué le devenir du pays. Ayant subi de plein fouet les méfaits des choix de l’État-nation postcolonial algérien, la Kabylie a compris que ce moule ne lui convenait pas. Elle prend aussi conscience que les deux principales formations politiques ancrées en Kabylie, le FFS et le RCD, à cause de leur volonté de rassembler tous les Algériens, ne répondaient pas à ses exigences urgentes dans un pays où elle est minoritaire. Toutes les louables tentatives du FFS et du RCD se sont avérées vaines. La déception est à chaque fois à la hauteur de l’illusion que leurs leaders politiques nourrissent : s’emparer démocratiquement du pouvoir et offrir la démocratie à tous les Algériens. Un luxe que la loi du nombre ne leur permet pas. D’ailleurs, chaque consultation électorale vient rappeler aux Kabyles cette amère et frustrante vérité, sans toutefois atténuer l’exécrable rivalité de ses deux formations politiques. En s’auto-neutralisant, les deux partis, qui se veulent nationaux, mais sont perçus comme kabyles, retardent la région dans sa quête de liberté. Dans ce contexte de minorité de surcroit non respectée, vouloir insister en argumentant ses valeurs régionales tel l’ancrage de la culture kabyle dans les valeurs démocratiques, comme le font le RCD et le FFS, au demeurant seuls partis véritablement démocratique en Algérie, peut être interprété légitimement par le reste du pays comme de « l’arrogance démocratique ». La Kabylie peut accepter le cadre d’un État-nation, mais adapté à sa situation. Un cadre qui la reconnaîtrait dans toute sa dimension, historique, culturelle, linguistique et politique. Qui lui accorderait, comme le préconise le MAK, un statut similaire à celui de la Catalogne en Espagne. Une solution qui clarifierait le jeu politique et apaiserait les tensions. Quant à ceux qui stigmatisent les penchants politiques ou spirituels de la Kabylie et son attachement à ses spécificités linguistiques et culturelles et affirment en même temps que la Kabylie est une région comme une autre, ils feraient mieux d’assainir leurs idées. Pour le moment, les dirigeants algériens rusent à crédibiliser l’élection d’un coma ambulant après avoir entamé des réformes constitutionnelles dignes des pays les plus rétrogrades du monde. Ils ont rétabli les méprisables mécanismes qui ont poussé le pays à des dérives désastreuses et qui n’ont qu’un objectif : perpétuer coûte que coûte le système rentier et les hommes interchangeables en place. Les vrais chantiers dont le pays a réellement besoin pour le libérer des blocages qui l’empêchent d’avancer ne sont toujours pas à l’ordre du jour. Celui concernant le code de la famille qui a infériorisé juridiquement les femmes algériennes tant glorifiées par le FLN, la politique d’arabisation qui a sinistré l’enseignement et, encore plus grave, livré les cerveaux innocents de nos enfants à des charlatans. Celles qui concernent aussi l’implication politique de l’armée, les dispositions pénales relatives à la liberté de la presse qui permettent à une justice aux ordres de traiter comme des malfrats les journalistes indociles. Autres chantiers urgents : l’indépendance de la justice, la reconnaissance des syndicats autonomes et le bannissement définitif de cette honteuse arme des faibles qu’est la censure, dont est malheureusement victime l’une des plus savoureuses plumes du monde francophone actuel, l’auteur du « serment des barbares », Boualem Sansal. Aujourd’hui, personne ne peut nier les tentatives de la Kabylie de venir à bout de ce système, mais sans y parvenir, faute de solidarité. Dans une solitude absolue, la Kabylie a encaissé les ripostes meurtrières du pouvoir. Malgré ses blessures, encore ravivées en 2001, elle continue de rêver aux objectifs pour lesquels se sont sacrifié tant de ses meilleurs fils avant et après l’indépendance : la liberté, la dignité et la justice.
Lyazid Abid
Intervention de Ferhat Mhenni
L’ALGERIE ET LA KABYLIE : DES RAPPORTS DE FILIATION AUX RAPPORTS DE DEFIANCE
Je connais une femme qui a sacrifié toute sa vie pour élever son fils. Elle s’était astreinte à mille et une privations pour que son enfant grandisse dans la dignité. Mais devenu adulte, et pour suprême récompense, celui-ci se met à la suspecter, la frapper, l’humilier, la tyranniser afin de l’enfermer à la maison, la voiler et la dérober au regard des autres, telle une maladie honteuse. Elle qui avait affronté, pour lui, dictat des traditions et lois de l’infamie se retrouve à subir, de son propre fils, ce qu’elle a de tout temps refusé des autres : Les chaînes. Cette histoire, pour naïve et affligeante qu’elle puisse paraître du point de vue de la morale, n’en est pas moins proche du sujet qui nous préoccupe et qui traite des relations entre l’Etat algérien et la Kabylie.
Pour les commodités de l’exposé, nous confondrons volontairement État et pouvoir algérien, Kabylie, Kabyles et peuple kabyle. En effet, en théorie, l’État est un ensemble d’institutions concentrant les centres de décision d’un pays, son organisation politique. Il est un ensemble de leviers, d’instruments au service d’un pouvoir qui lui confère sa véritable nature, despotique ou démocratique. La Kabylie, elle, est un territoire : la patrie des Kabyles, un des peuples niés par l’Algérie à l’intérieur de ses propres frontières.
RAPPORTS DE FILIATION : LA MÈRE PORTEUSE ET L’INGRATITUDE
La Kabylie a précédé l’État algérien. Elle a existé distinctement de son environnement dans lequel la colonisation française l’a intégrée de force quand elle a eu à créer l’Algérie. L’État algérien était d’abord français et c’est la lutte de décolonisation, dans laquelle la Kabylie s’était engagée corps et âme, qui en a changé la « nationalité », pas la nature.
Elle l’a longtemps porté dans son ventre tel un être précieux, le protégeant de toutes ses forces et le nourrissant de sa chair, de son sang et de ses larmes. De l’Étoile nord-africaine (ENA) de 1926 au Front de libération nationale (FLN) de 1954 en passant par le Parti du Peuple algérien (PPA) 1936 et le Mouvement pour le Triomphe des Libertés démocratiques (MTLD) 1946 qui amorça l’organisation de la lutte armée, le gros des troupes et de l’encadrement était kabyle. Elle le nourrissait tant de son propre espoir de liberté et de dignité que des dizaines de milliers de Kabyles avaient fini par connaître la prison, la torture et la mort, et ce, jusqu’à sa naissance. Celle-ci a été très dure et s’est faite en trois étapes : Le déclenchement de la guerre dite « d’indépendance » le 1er novembre 1954 dont la déclaration fut tirée dans un village kabyle, puis le Congrès de la Soummam le 20 août 1956 et enfin, les Accords d’Evian négociés et signés par un autre kabyle, Krim Belkacem, mettant fin à plus de sept années de guerre. La Kabylie couvait si bien cet État naissant qu’elle lui donnait tous ses meilleurs enfants. La Kabylie, n’ayons aucune crainte de le dire, est la mère de l’Algérie indépendante. Alors que celle-ci était bradée par les islamistes qui s’appelaient alors les Oulémas et qui ne voulaient pas de l’indépendance dès lors que la France ne portait pas atteinte à l’islam, la Kabylie, elle, organisait et nourrissait en hommes, en matériel et en idées le mouvement de libération nationale jusqu’au 19 mars 1962. Parmi toutes les régions d’Algérie, aucune d’elles n’égale en militantisme et en sacrifices la Kabylie. [Nous nous permettons ici une petite digression : le scandale des centaines de milliers de faux anciens combattants percevant des pensions du Ministère des « Anciens Moudjahidines » qui défraie ces derniers temps la chronique à l’Assemblée nationale algérienne n’est pas qu’une affaire de corruption, d’individus ou d’argent. Elle est essentiellement due à une volonté de bourrage des listes d’anciens combattants ; le pouvoir algérien a de tous temps eu le souci de ne pas révéler des statistiques officielles montrant au grand jour que la guerre d’Algérie était le fait (presque) exclusif des Kabyles. Ces faux et usages de faux sont donc le fait d’une politique officielle délibérée menée, répétée et renforcée pendant des décennies depuis 1962].
Mais une fois l’indépendance acquise, cet État qui est l’enfant de la Kabylie se retourne contre elle. Elle réalise à ses dépens qu’elle n’en a été, au mieux, que la mère porteuse. L’État algérien était une sorte de bébé coucou dans le nid kabyle d’où il a expulsé l’authentique enfant de l’espoir. Cet État, usurpateur une fois debout, s’avère être celui de l’arabo-islamisme et rejoint sa famille d’adoption, dont la Kabylie est le souffre-douleur.
RAPPORTS DE DÉFIANCE : RAPPORTS COLONIAUX, RAPPORTS IMPERIALISTES
Les rapports établis au lendemain de l’indépendance de l’Algérie entre son État et la Kabylie sont ceux qui prolongent la domination du peuple kabyle qu’ils replongent aussitôt dans la lutte contre la politique acharnée visant à le dépersonnaliser. Avant même que le nouvel État n’ait esquissé une politique vis-à-vis d’eux, d’instinct, les Kabyles avaient pris les armes contre lui, de septembre 1963 à avril 1964. Même si, de nos jours encore, les principaux acteurs d’alors s’en défendent de toutes leurs forces, notre lecture de l’Histoire à la lumière de ces 45 ans de l’« indépendance », n’en déplaise à tous les « nationalistes » de pacotille, montre que la guerre du Front des Forces socialistes contre le pouvoir algérien était une guerre de décolonisation de la Kabylie dont l’issue malheureuse a condamné tant de générations à se battre pour la dignité kabyle, comme au lendemain des défaites contre la colonisation française (1857 et 1871). Il était évident que le « séparatisme » dont le FFS était injustement accusé n’était rien d’autre que la diabolisation de sa noble entreprise contre ce nouveau colonialisme. Encore une fois, le Kabyle se voit imposer une autre langue, une autre histoire, une autre culture que les siennes. Après « nos ancêtres les Gaulois » qu’apprenaient ses enfants à l’école coloniale française, les voici qui sont sommés de réciter depuis 1962 « nos ancêtres les Arabes » de l’école néocoloniale algérienne. Ces nouveaux rapports que nous avons eu du mal à nommer durant plus de 45 ans sont enfin rendus à la lumière du jour : lorsque quelqu’un vous interdit, chez vous, votre langue, votre culture, votre identité, bafoue votre dignité collective de peuple, est ce qui s’appelle du colonialisme et de l’impérialisme. Cela établit automatiquement des rapports de défiance mutuelle permanents, du moins, jusqu’à la fin de la situation de domination qui prévaut entre les deux parties. Alors, on se provoque, on s’empoigne, on se teste à tout instant, jaugeant la force, la vigilance et le degré d’endurance de l’autre. Le bras de fer est ininterrompu même si, en théorie, le rapport de force physique est largement déséquilibré, penchant toujours du côté de l’État. En apparences seulement. En vérité, le seul perdant en fin de compte n’est autre que l’État colonialiste dont l’objectif si honteux et inavouable qu’il soit, est un impératif au dessus de ses moyens, une question de vie ou de mort qui, telle est sa nature et son destin, le condamne à périr, tôt ou tard de ses exactions sur les autres. En revanche, les peuples ne meurent jamais. J’ai vu dernièrement un court métrage réalisé par des Indiens algonquins du Québec, montrant comment le Canada avait essayé de se débarrasser de manière « civilisée » de ces derniers des Mohicans. Le rapport établi à cet effet en 1923 prônant l’assimilation des Indiens remarquait que « Tant qu’ils parleront leur langue, ils formeront un peuple à part ». Et ce n’est pas sans une telle arrière-pensée que la colonisation française avait décidé dès 1880 de l’ouverture d’écoles françaises, prioritairement en Kabylie où la donnée identitaire était sans doute la plus forte. Aujourd’hui, les descendants de Geronimo sont, pour certains d’entre eux, en passe d’édifier l’un des plus grands États du monde en superficie, le Nunavut. Il est de ces retournements heureux de l’Histoire qui donnent le torticolis aux tenants de pouvoirs sans scrupules, où qu’ils soient.
Alors, le dépeçage territorial de la Kabylie, les incendies de ses oliveraies, de ses forêts, l’arabisation forcenée, l’encerclement et l’occupation militaires de son territoire, le recrutement de repentis terroristes islamistes pour inculquer l’intégrisme à nos enfants, l’accord secret entre les autorités et les islamistes de faire de la Kabylie un terrain d’entraînement et de déchaînement de la violence, de l’insécurité avec rackets, kidnappings, faux barrages, y encourager la drogue et la prostitution, saboter l’économie en y encourageant les délocalisations et le désinvestissement, y accroître le chômage, les humiliations à travers des « festivals arabo-africains » de n’importe quoi dans ses grandes villes, le refus d’avoir une télévision kabyle et celui d’avoir une radio qui ne diffuse pas en arabe, l’interdiction des prénoms berbères et kabyles, d’associations qui œuvrent pour l’identité kabyle ou pour rapprocher la Kabylie des autres peuples du monde (même, un festival de l’âne kabyle avait été interdit à Vgayet !), le trucage des élections à la proportionnelle, l’absence de volonté de satisfaire notre revendication d’une autonomie régionale qui n’est pas bénéfique que pour la Kabylie, la censure contre le MAK, les pressions contre ses militantes et militants…. Tout cela ne servira à rien au pouvoir. À rien, sinon à renforcer la conscience et la cohésion nationale kabyles et du coup à renforcer davantage leur défiance déjà si grande vis-à-vis de lui. Contrairement aux apparences et à ce que pensent les sceptiques parmi nous, le temps travaille pour nous. Si, parfois, il arrive au peuple kabyle de donner de lui l’image de l’eau qui dort, ce n’est que tant mieux. Il en est toujours ainsi de temps en temps, à quelques périodes privilégiées durant lesquelles d’aucuns pensent à l’établissement de rapports de charme entre les deux adversaires.
RAPPORTS DE CHARMES : RAPPORTS DE DUPES OU DE SERPENTS ?
À deux reprises au moins, des rapports de charme ont été tentés de par et d’autre. Ayant adopté profil bas suite à sa défaite dans la guerre du FFS, la Kabylie de 1969, accueillit Boumediene, le dictateur, presque en héros, avec tous les honneurs en le parant d’un burnous, symbole suprême du respect kabyle. En fait, Elle avait juste validé son dicton selon lequel, il est conseillé d’embrasser la main de l’ennemi tant qu’on ne peut la mordre. Surtout que l’Étranger avait dans ses valises 100 milliards de DA avec lesquels fut construite à Oued Aissi, près de Tizi-Ouzou, l’usine d’électroménager, l’ENIEM. Si les élites de l’époque étaient celles légitimées par la guerre d’indépendance, aspirant au partage du butin de guerre en termes de postes et de confort matériel, le pouvoir avait besoin de montrer à l’extérieur que la hache de guerre était enfin enterrée entre lui et la Kabylie, que celle-ci était définitivement « pacifiée ». C’était le temps où le parti unique avait tissé un réseau de cellules du FLN dans tous les villages et tous les quartiers kabyles. Le pouvoir algérien n’avait jamais autant maîtrisé et charmé la Kabylie que durant le début des années soixante-dix. C’est cette phase de fascination mutuelle qui permit à la radio kabyle, héritée de la colonisation, de s’ouvrir à des animateurs politisés dont la figure de proue est sans conteste celui que nous nommons encore affectueusement « Ben » ou ben Mohamed, en même temps qu’elle permit à une chanson kabyle modernisée de percer dans le sillage de « Vava Inouva ». Ce laps de temps fut court. Derrière le charme, chacun fourbissait ses armes pour les prochaines batailles. En même temps que la Sécurité militaire recrutait presque exclusivement chez les Kabyles qui allaient surveiller les faits et gestes de leurs frères, la politique d’arabisation battait son plein. Tout l’enseignement, l’environnement, la toponymie et les prénoms sont arabisés. Les Kabyles, de leur côté, éveillaient leur jeunesse à leur identité, leur langue et leur culture interdites. La clandestinité était de mise et l’Académie berbère, installée à Paris, dont Mohand Arav Bessaoud était la figure charismatique, éditait des revues que l’on se passait sous le manteau chez les lycéens en Kabylie. À l’évidence, c’était, des deux côtés, un marché de charmeurs de serpents dont personne n’était dupe. Les Kabyles, dès la fin de l’année 1975, organisèrent un attentat contre le seul quotidien officiel, parce que francophone, lu par eux, « El-Moudjahid ». En 1977 ils défient Boumediene en personne en se montrant irrévérencieux envers sa personne et envers l’hymne national algérien qu’ils chahutèrent lors d’un match de l’Équipe fétiche kabyle, la J.S.Kabylie. En représailles, le club est débaptisé et n’a retrouvé son sigle que depuis la « démocratisation » en 1989. Mais le divorce ne tarda pas à être prononcé des deux côtés : C’est le « printemps berbère » d’avril 1980. Il faut se rappeler que cela faisait une génération que l’Algérie était indépendante et que les élites kabyles qui avaient fait la guerre contre la colonisation étaient largement discréditées par la corruption et leur compromission d’avec le régime en place. Il était relativement aisé pour une nouvelle génération issue du combat identitaire berbère de prendre la relève du combat kabyle. Toute la période du parti unique du président Chadli (1979-1988) était un bras de fer quotidien entre des Kabyles irréductibles et un pouvoir ulcéré par tant de résistance et d’aplomb de la part d’une jeunesse kabyle intrépide. Octobre 1988 ouvre une nouvelle ère dans laquelle une autre phase de séduction va s’ouvrir. Paradoxalement, c’est ce moment qui a été fatal à la Kabylie où deux partis politiques, et j’en porte ma part de responsabilité, se font la guerre. Chacun d’entre eux cherchait à être le seul interlocuteur kabyle du pouvoir algérien. Ils se battaient pour un strapontin. La Kabylie est aveuglée par des haines fratricides et clownesques. Le FFS recruta chez le FLN et les dignitaires du pouvoir, le RCD se réfugia chez les parrains du régime. Il y eut des ministres issus des deux camps. Les tenants du système en place ont pensé un moment avoir enfin trouvé la parade pour gagner du temps. Mais étant entrés dans la phase de la démocratisation ils ne pouvaient pas ne pas offrir à leurs nouveaux alliés quelques miettes pour légitimer leur position et la nature ambivalente des relations qu’ils entretiennent avec eux. Mi-figue mi-raisin. Il y eut des deux côtés partisans kabyles cette idée qui persiste de nos jours selon laquelle : « si je joue le jeu du régime, il se pourrait que j’accède, un jour, au pouvoir suprême et là, je me rachèterais vis-à-vis des miens qui ont pu penser que je les ai trahis ». C’est pour cela que le leader du RCD, mais le FFS n’est pas en reste (1999, octobre 2002), n’arrête pas de donner des gages au pouvoir en légitimant ses élections truquées d’avance et ses constitutions. Ainsi, le 12 novembre 2008, en votant contre la révision constitutionnelle, le RCD en a validé le contenu par la loi de la majorité qui en découle. Participer à un vote c’est en accepter le résultat. S’il avait boycotté cette mascarade, il aurait démontré qu’il n’était pas la caution « démocratique » et kabyle du régime en place.
C’est, malgré tout, cette phase de notre histoire qui a vu quelques réalisations concrètes, comme l’ouverture de départements de langue amazighe à Tizi-Ouzou puis à Vgayet, un bulletin d’information en tamazight à 19 h à la télévision, le début d’un enseignement primaire de tamazight et la mise en place d’une institution supérieure rattachée à la présidence de la République chargée de l’amazighité, suite au boycott scolaire de 1994-95.
Mais comme on tournait un peu en rond et que les querelles intestines reprenaient le pas sur la cause commune kabyle, le « printemps noir » de 2001 les a balayés et les a remplacés par les « Archs ». A l’appel de ces derniers, la marche du 14 juin 2001 a drainé plus d’un million de Kabyles dans les rues d’Alger et a fait ainsi franchir un palier aux Kabyles. Ils se sentent enfin dotés d’une conscience nationale de peuple. Pendant trois ans, aucun ministre n’avait pu mettre les pieds en territoire kabyle, pendant trois ans, la gendarmerie était persona non grata en Kabylie, pendant trois ans, il y avait un pouvoir kabyle comme aux temps anciens, sans police, ni armée ni prison. Pendant trois ans, il n’y avait pas plus de délinquance qu’auparavant ou qu’ailleurs. C’est le pouvoir qui va jouer sur les acteurs du Mouvement des Archs pour les disloquer tout en nourrissant les actes de banditisme et d’insécurité pour les discréditer.
APPEL AU BOYCOTT DES ÉLECTIONS PRÉSIDENTIELLES DE 2009
Nous en somme encore à cette phase où la Kabylie, plus que jamais consciente de son bon droit, revendique haut et fort son autonomie régionale par rapport au pouvoir d’Alger. Le bras de fer est désormais, jusqu’à l’autonomie, la règle entre les deux irréductibles parties. Le pouvoir tentera de nouveau de se donner quelques clients supplémentaires, avoir un ministre ou deux de plus d’origine kabyle, comme l’actuel Premier Ministre, pour valider les prochaines élections présidentielles.
Fidèle à la tradition de lutte de la Kabylie, à la ligne de conduite de nos aînés, aux intérêts supérieurs du peuple kabyle, au nom du MAK et de mon devoir absolu de militant, j’appelle les Kabyles, dans leur totalité et où qu’ils se trouvent, à boycotter les élections présidentielles du printemps 2009. C’est la seule manière pacifique et civilisée que nous ayons pour arracher nos droits en tant que peuple.
Ferhat Mehenni
Paris, le 29/11/2008,
Marseille le 07/12/2008


